Le succès d’un artiste. Non, ceci n’est pas une pipe.

René Magritte, La trahison des images, 1929

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Quand je rencontre un artiste pour la première fois, il me parle le plus souvent de ces deux rêves: celui d’être un jour reconnu pour son art et celui de pouvoir en vivre.  Quelques uns espèrent aussi être « découverts ».  Qu’un agent ou une galerie les prenne en charge et les porte aux nues.  J’aimerais bien pouvoir promettre ce succès.  S’il n’en tenait qu’à moi, un bon nombre d’entre vous seriez déjà riches et célèbres avec mention spéciale dans les ouvrages d’histoire de l’art!

Il y a peu d’agents dans le domaine des arts visuels et ils ont le plus souvent peu ou pas rapport avec ce qu’on appelle un impresario.  Plusieurs de ses agents proposent d’être des intermédiaires pour la vente de vos tableaux, à l’instar de plusieurs galeristes.  D’autres vous proposeront aussi de vous épauler dans le développement de votre carrière.  Ce qui est plus rare.  Cette activité à elle seule garantit difficilement la rentabilité à court terme.  Et il faut manger.  D’autres fins finauds à l’esprit hollywoodien vous promettront la gloire sans effort si vous remettez votre sort (et vos tableaux) entre leurs mains.  Le métier n’est pas réglementé.  Il n’existe aucun contrôle sur qui peut l’exercer. Il importe d’être vigilant.  Tout au long de votre carrière, vous serez confrontés au chant des sirènes: la visibilité, la gloire, les toiles qui se vendent à gros prix ou tout simplement la reconnaissance de la critique.  Au risque d’être rabat-joie, je vous dirais que tout s’acquiert en grande partie par le travail et avec le temps. Ce qui n’exclut pas une bonne stratégie.   Je soupçonne qu’être la saveur du mois ou le « one-hit wonder » ne fait pas partie de votre plan.  Apprenez à détecter les charlatans.

C’est avec mon père que j’ai appris à faire des affaires. À son contact, j’ai compris qu’il y avait deux types de vendeurs :

Celui qui nous fait miroiter la lune et nous vend à gros prix ce dont nous n’avons pas vraiment besoin. Ce genre de vendeur s’enrichit souvent rapidement, mais entre vous et moi, on y va une fois et la plupart du temps, on n’y retourne pas.

Le deuxième type prendra le temps de vous écouter et vous conseillera un produit qui devrait répondre à votre besoin. Sans plus. Vous aurez envie d’y retourner, parce que vous lui faites confiance. Ce genre de vendeur bâtira son succès lentement, mais sûrement.

J’ai choisi de croire qu’il  est possible de survivre à un monde capitaliste et individualiste en conservant ses valeurs et sans être une victime. De plus, je crois que le succès n’est pas uniquement une question d’argent, ni de visibilité. Il est ancré à notre définition du bonheur et de notre estime de soi. Aimez-vous ce que vous voyez dans le miroir chaque matin? Êtes-vous heureux? Pouvez-vous affirmer que vous agissez conformément à vos valeurs, vos idéaux, votre plan de vie?  Accomplissez-vous vos rêves?

Mon père a eu une bonne vie, quoique trop courte, avec, comme la plupart du monde, son lot de difficultés. Lorsqu’il est mort, l’église était pleine à craquer de gens tristes de le voir partir, dont un très grand nombre de clients et de collègues de travail.  À ce moment précis, j’ai décidé ce que voulait dire pour moi réussir.  Ça déborde largement le cadre du travail.

En tant qu’artiste, comme tout le monde, vous devrez tôt ou tard répondre à cette question, ainsi qu’à plusieurs autres, notamment:

Quelle sorte d’artiste êtes-vous?

Quels sont vos objectifs de carrière?

Quelles sont les valeurs qui vous motivent à poursuivre cette voie?

Quelle quantité d’efforts êtes-vous en mesure de fournir?

De quelle sorte d’aide avez-vous besoin?

Au moment de vous lancer, regardez-vous sans fard. Qui êtes-vous, que voulez-vous devenir et qui sont les gens qui apprécient votre art? Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise voie. Il y a des artistes de recherche qui ont une approche plus intellectuelle et qui font avancer notre conception de l’art.  À l’opposé, certains feront de l’art dit « décoratif ». Ils apportent la joie. Ils sont des marchands de bonheur en quelque sorte. Entre les deux, des tas de nuances. Des artistes qui cherchent, qui réfléchissent et qui communiquent un message, mais  qui veulent aussi être vus, reconnus, compris. L’art est une communication et il y a plusieurs langages possibles.  Seulement vous pouvez déterminer les critères de votre succès et c’est sur eux que vous devriez construire votre plan de carrière.

La seule vraie définition du succès est la vôtre et une des seules façons d’y arriver est… l’effort. On dit qu’un artiste qui réussit c’est 15 % de talent et 85 % d’effort. On peut argumenter sur le pourcentage, mais tout de même. No such thing as a free lunch.  Plusieurs croient que les artistes sont des rêveurs oisifs. Ceux et celles qui réussissent sont en fait des bourreaux de travail. Ils sont animés d’une passion qu’on voit rarement dans d’autres domaines. Être artiste n’est pas un simple boulot. C’est un état d’être. L’esprit tourne constamment. Il ne se met pas à « off » le vendredi soir.  Si l’artiste travaille fort, réussira-t’il pour autant?  S’il réussit, sera-t’il riche pour autant?  Pas toujours.

Qui plus est, faites-vous vraiment de l’art pour être riche? Il y a certes, des métiers plus lucratifs. Est-ce que le succès d’un artiste s’évalue au nombre de toiles vendues ou à la qualité de son art et de son message?  Cela dit, il vous faut gagner votre vie. Le profit que vous tirerez de vos activités artistiques (ou souvent autres) déterminera votre durée. Être artiste, c’est être entrepreneur. Des entrepreneurs sincères et honnêtes, ça existe. Il faut arrêter d’avoir peur de l’argent.  Vous pouvez tirer profit de votre art et parfois même en vivre  sans perdre votre âme nécessairement.  Il vous faudra peut-être aussi (et fort probablement) gagner votre vie autrement.  Parfois il vaut mieux séparer art et argent comme le suggère Éric Bolduc dans un de ses conseils pour jeunes artistes (voir plus bas).

Finalement, voulez-vous vraiment confier la direction de votre carrière à quelqu’un d’autre?  À mon avis, c’est la pire des tentations à laquelle vous devrez résister.  Ce serait tellement plus facile de vous défaire de cette responsabilité, non?  Tout au long de votre parcours, vous aurez certainement besoin de l’aide de plusieurs personnes, que ce soit pour votre comptabilité, pour votre mise en marché, pour vos relations de presse ou pour la gestion de vos droits d’auteur.  Peu importe l’aide que vous irez chercher, gardez toujours la main sur le gouvernail, car seul vous pouvez décider de la destination.

Je vous présente ici, avec la permission de l’auteur, cet excellent texte qui fait écho à mon propos.  Il existe 9 de ces conseils que je vous inviterai prochainement à découvrir ici dans le désordre.  Pour ceux et celles qui aiment prendre de l’avance, ils sont tous disponibles sur le site de ratsdeville.  Voici donc le conseil no. 8.

Conseil no 8 : vivre avec (et non de) son art

Dans tous les domaines, on pourrait plaider l’attitude de ne pas prendre pour acquis quoi que ce soit. À chaque instant, il est possible que tout vacille d’un coup et que notre occupation d’aujourd’hui ne puisse nous assurer le revenu de demain. Une pratique artistique nous incite souvent à cultiver cette perspective activement. Toute stabilité relative est précaire, surtout le succès d’une production artistique d’un point de vue de marchandise. Même lorsque ça marche, on ne peut pas compter là-dessus pour vivre.

Il y a des exceptions qui confirment la règle, des artistes qui se consacrent uniquement à la production d’œuvres qui sont vendues et leur rapportent une certaine rente, mais à quel prix ? J’entends par prix le nombre d’heures dévouées à la production, les matériaux, le loyer et tout le travail administratif qui vient avec la pratique, les demandes de sub, la documentation, le démarchage auprès de la clientèle, les investissements divers, voire l’éducation. Avec tous les bons éléments en place et un peu de chance, même l’artiste « qui réussit » gagne à cultiver des aptitudes et compétences parallèles à son art.

(Suite)

5 réflexions sur “Le succès d’un artiste. Non, ceci n’est pas une pipe.

  1. Bon billet! Je suis d’accord avec au moins 85% du contenu et presque 100% de vos propos.
    Surtout quand vous affirmez « Être artiste, c’est être entrepreneur. Des entrepreneurs sincères et honnêtes, ça existe. Il faut arrêter d’avoir peur de l’argent. Vous pouvez tirer profit de votre art et parfois même en vivre sans perdre votre âme nécessairement. » Aussi quand vous dites « Ceux et celles qui réussissent sont en fait des bourreaux de travail.[…] Être artiste n’est pas un simple boulot. C’est un état d’être. L’esprit tourne constamment. Il ne se met pas à “off” le vendredi soir. »
    Par contre, je ne suis pas d’accord avec Eric Bolduc quand il affirme « Même lorsque ça marche, on ne peut pas compter là-dessus pour vivre. »
    Je suis artiste professionnelle depuis 2003 (L.R.Q., chapitre S-32.01.). C’est vrai, je suis issue d’une famille d’entrepreneurs. Et je vis de mon art. Assez bien, même. Je ne me « prostitue » pas. Je ne fais pas d’« alimentaire ». Je suis consciente de faire partie – statiquement parlant – des 10 % des artistes choyés. Je n’ai pas d’agent (pas encore). Un jour, j’ai lu, sur la jaquette d’un guide pour travailleurs autonomes, que les entrepreneurs qui gagnent deux cent cinquante milles par année ne travaillaient pas dix fois plus fort que ceux qui en gagnent vingt-cinq milles; ils travaillent mieux. J’ai acheté le livre!
    Oui, la réussite – peu importe le domaine – est en partie une question de talent, mais surtout une question de travail et, j’ajouterais, de travail efficace et d’attitude!
    Je me suis abonnée à votre blogue. J’ai bien hâte de lire vos prochains billets.

  2. Reblogged this on Edith Jolicoeur and commented:
    [Le succès d’un artiste. Non, ceci n’est pas une pipe.] Très bon billet de Francine Cantin, Agente d’artistes, formatrice et blogueuse. Je suis d’accord avec la majorité des points soulevés sauf quelques-uns. Voir mon commentaire en bas de l’article.

  3. Très beau billet ! 🙂 On ne devient pas artiste, on nait comme ça 🙂 Il faut donc faire avec, à défaut de pouvoir faire autre chose on se lance donc totalement car la seule façon d’être heureux c’est de faire ce que l’on aime…coute que coute…

    après bien des années de labeur à mon propre compte en graphisme, tout en peignant pendant mes loisirs, j’ai tâter le domaine des galeries d’art..déception profonde de ce côté (pour diverses raisons que je ne mentionnerais pas ici)….et comme les subventions ne pleuvent pas et que je ne suis pas quelqu’un qui aime attendre après un chèque miracle, j’ai ouvert mon atelier-galerie. J’ai toujours eu la fibre entrepreneur et après à peine un an d’ouverture je peux affirmer que c’était ma meilleure décision de toute ma carrière 🙂

    bref il faut avoir l’audace, oser faire soi-même son chemin sans attendre quand on est au prise avec la tare d’être né artiste et que l’on ne peut pas vivre d’autre chose que de création….:)

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