Dossier: LE 1 % DE LA DISCORDE

Jean-Paul Riopelle, "La joute", Place Jean-Paul Riopelle à Montréal

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Vendredi dernier, Nikolai Kupriakov entamait une grève de la faim symbolique en face des bureaux du Service d’intégration des arts à l’architecture du gouvernement du Québec pour protester contre des critères qu’il juge discriminatoires dans la sélection des candidats pouvant figurer au fichier des artistes inscrits à la Politique dite du 1 %. En place depuis 1961, cette politique fait en sorte que pour chaque nouveau bâtiment ou site public, 1 % du budget doit être alloué à l’intégration d’une oeuvre d’art. Ce 1 % peut parfois correspondre à de très beaux budgets de création, chose rare et convoitée pour les artistes visuels.
Geste désespéré ou coup médiatique, la démarche de monsieur Kupriakov a tout de même le mérite d’attirer l’attention sur un problème préoccupant pour les artistes et pose de nécessaires questions sur nos rapports troubles avec les arts visuels.
Dans sa lettre envoyée à la Ministre  de la Culture, monsieur Kupriakov explique avoir été admis en 2001 au fichier des artistes inscrits àla Politique d’intégration des arts à l’architecture. En 2005, il en a été retiré à l’instar de plusieurs autres artistes. Il ne resterait selon lui que 460 inscrits alors que le Québec comporte pourtant plus de 3000 artistes professionnels. Monsieur Kupriakov entreprend cette grève de la faim à la suite d’une longue bataille juridique qu’il a perdue, la Cour ayant reconnu au Ministère un droit discrétionnaire dans l’élaboration de ses critères.
Or ce sont justement ces critères rendus publics lors du procès qui font écarquiller les yeux très, très grand. En effet, si on en croit les propos rapportés par monsieur Kupriakov , le Ministère exigerait « que l’artiste démontre sa participation à des expositions dans les lieux énumérés à une liste élaborée par le Ministère. Cette liste se limite aux lieux de diffusion subventionnés par le Ministère et le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) et ayant comme vocation principale l’art actuel, excluant totalement d’autres lieux professionnels tels que nombre de salles d’expositions à but non lucratif et de galeries commerciales. »[1]  Si cette affirmation est vraie, il semble que le Ministère tente de limiter l’accès au programme à une catégorie d’artistes et à une forme d’art précise qu’il entend favoriser.
Existe-t-il au Ministère une définition claire de ce qu’est l’art actuel? N’est-ce pas au sens strict du mot, l’art qui se fait maintenant?
Existe-t-il des formes d’art ou des catégories d’artistes meilleures que d’autres?
Peut-on présumer de la qualité d’un artiste selon son lieu de diffusion, particulièrement aujourd’hui avec les possibilités accrues offertes par internet qui permettent à bien des artistes de prendre eux-mêmes en charge la diffusion de leurs oeuvres?
De plus, la loi sur le statut professionnel des artistes établit déjà une définition claire de l’artiste professionnel. Est-il nécessaire d’imposer des catégories à l’intérieur de cette définition?
Et puis, quel est le rôle de l’art public? Ne devrait-il pas exposer le public à une diversité de choix plutôt que de favoriser uniquement un style de démarche au détriment des autres?
Le RAAV[2]et le Ministère sont en pourparlers depuis 3 ans pour tenter d’améliorer la loi à l’origine de la Politique du 1 % et de son application. On comprend donc que la direction du RAAV ait tenu à se dissocier des actions de monsieur Kupriakov par voie de communiqué le 22 septembre dernier, afin semble-t-il, de ne pas porter ombrage aux négociations en cours.[3]  Le RAAV dit attendre sous peu le dépôt d’une nouvelle version de la loi qui devrait répondre au moins en partie aux demandes de monsieur Kupriakov et des artistes qui le soutiennent. Le RAAV reste toutefois discret sur la teneur des modifications proposées.
Samedi dernier avait justement lieu l’Assemblée générale annuelle du RAAV. C’est un homme décidé et convaincant que j’ai vu se présenter au micro et il y semblait bienvenu. L’assemblée a d’ailleurs ratifié à l’unanimité la motion que monsieur Kupriakov a déposée pour que le RAAV, au nom de ses membres, recommande au Ministère de ne pas exercer de discrimination quant aux lieux de diffusion des artistes dans son processus de sélection pour ce programme. Bien que les moyens d’action de monsieur Kupriakov ne fassent pas l’unanimité, la cause, elle, ne semble pas trouver beaucoup de détracteurs.

[1] Lettreouverte de Nikolai Kupriakov à la Ministre de la Culture, des Communications etde la Condition féminine, Madame Christine St-Pierre.
[2] LeRegroupement des artistes en arts visuels du Québec
[3] Communiquéde presse: « Le RAAV collabore avec le MCCCF pour améliorer la Politique du1% », 22 septembre 2011.