Entrevue Blackburn Podcast

Le 8 janvier dernier, j’ai eu le grand plaisir d’être l’invitée de Pierre Blackburn à son émission Blackburn Podcast réalisée par Éric Mailhot.  Nous avons discuté principalement de la situation des artistes visuels au Québec. Vous pouvez voir l’entrevue dans son intégralité ici. Merci à la Galerie Lounge TD pour nous avoir accueillis.  Les photos sont de Valérie Provost, photographe.

Portrait par Valerie Provost_2016

 

L’agent ne fait pas le bonheur

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Nombreux sont les artistes de tous les domaines qui espèrent un jour être « découverts » par quelqu’un qui reconnaîtra enfin leur talent et leur garantira la réussite et le succès.

J’ai le regret de vous annoncer que ça ne vous arrivera probablement jamais.

Même dans le merveilleux monde du showbiz, où on dépense beaucoup de salive et d’encre à vous faire croire à ces histoires de Cendrillon, ce n’est souvent qu’un prétexte pour vous émouvoir et vous faire acheter ce qu’on vous propose.

Ce qu’il faut pour réussir, c’est d’abord bien sûr un minimum de talent, mais surtout beaucoup, beaucoup de travail, une bonne dose de courage.
Vous ne serez pas sauvés par qui que ce soit. Vous êtes responsable de votre propre succès, même si vous avez un agent, même si vous avez une bonne galerie. Attendre que quelqu’un vous sauve, c’est une fausse excuse pour expliquer vos difficultés qui sont en tout point normales.

Parlons des vraies choses, voulez-vous?
Selon une étude menée par Hills Stratégies en 2010, le revenu net moyen des artistes visuels au Québec se situait autour de 2 100 $ par an.  Un agent gagne normalement entre 10 % et 25 % de vos revenus bruts de création, selon les tâches qu’il s’est engagé à prendre. Faites vos propres calculs. Vous devez donc quand même déjà gagner un minimum pour qu’un agent rétribué à commission puisse considérer le projet viable. 
Un agent aurait dans ses conditions à représenter plusieurs artistes en même temps, ce qui peut l’empêcher de bien faire son travail.  Cela ne veut pas dire qu’il ou elle ne trouve pas votre travail intéressant.  Il ou elle se tournera alors vers un artiste qui a déjà un revenu de création intéressant ou vous proposera un tarif à l’heure ou forfaitaire.

Qu’est-ce que vous attendez d’un agent ou d’une agente? (À part un miracle, on s’entend…)
Beaucoup d’artistes m’approchent avec une idée très peu précise de leurs besoins. Aidez-moi, croyez en moi, c’est ce qui principalement résume leur demande. Je crois en vous. Le problème n’est pas là. Votre premier réflexe devrait être d’analyser votre situation par rapport au marché. Vous avez produit un corpus d’oeuvres. Savez-vous quel public sera susceptible de s’y intéresser? Avez-vous réfléchi à la meilleure façon de faire connaître votre travail et le mettre en marché? Avez-vous un propos qui risque d’intéresser les médias? Comment voyez-vous la suite pour vous? Où vous imaginez-vous dans 10 ou 20 ans? Que voulez-vous vraiment accomplir? Qu’est-ce qui est synonyme de succès pour vous (la reconnaissance ou les revenus)? Comment croyez-vous pouvoir financer votre pratique en attendant qu’elle soit rentable? À quel niveau avez-vous VRAIMENT besoin d’une aide extérieure?
Plusieurs artistes, par exemple, ont leur propre site internet transactionnel ou font affaire avec une ou plusieurs galeries virtuelles. Ils participent régulièrement à des expositions collectives, des symposiums, etc. Ils diffusent abondamment et intelligemment leur travail sur les médias sociaux et réussissent à se bâtir une certaine clientèle.
Or, un de ces artistes pourrait vouloir organiser une exposition solo par lui-même, trouver une galerie permanente pour ses oeuvres, développer le marché international, travailler à sa visibilité dans les médias. Ce sont là des objectifs clairs et définis pour lesquels il pourrait avoir besoin d’une aide extérieure.

Comment choisir un agent ou une agente :
Si vous considérez que vous générez assez de revenus ou que vous disposez des fonds nécessaires pour vous prévaloir des services d’un agent, quels sont les critères à considérer afin de choisir la bonne personne?
Les agents d’artistes en arts visuels sont relativement peu nombreux et sont donc très sollicités. Il est important de dire que le métier dans le contexte spécifique des arts visuels n’est enseigné formellement nulle part au Québec à ce que je sache. Il n’existe pas d’ordre professionnel non plus. N’importe qui peut se réclamer agent et il importe donc de vérifier les compétences de la personne selon la tâche qu’on lui demandera d’accomplir.
Certains agents se contenteront de vous trouver une galerie (ce qui est déjà beaucoup) et pourront réclamer une commission sur l’ensemble de vos ventes futures à cette galerie.
Certains s’occuperont aussi de la gestion de vos droits d’auteur (le cas échéant), de vos relations de presse, de votre comptabilité, de l’organisation de vos événements, de votre agenda, etc.  Tout se paie et la commission ou le salaire que vous versez à votre agent devrait refléter le travail accompli. Il est aussi possible de recourir à certains services ponctuels (relations de presse et organisation d’une exposition par exemple) moyennant une somme forfaitaire. Soyez donc conscients de vos besoins et négociez les tarifs en conséquence.
Finalement, un artiste ne peut choisir un agent, et un agent un artiste, selon des critères purement commerciaux, comme ce serait le cas pour toute autre relation d’affaires. Il s’agit souvent d’une relation très proche et c’est pourquoi certains artistes choisiront quelqu’un de leur entourage immédiat pour la tâche. La relation exige en effet une très grande confiance de part et d’autre, de la complicité, de la transparence, une vision et un engagement partagés.
Si vous avez trouvé votre perle rare, il est toujours préférable de se munir d’un contrat afin que les droits, devoirs et obligations de chaque partie soient bien définis en cas de litige.

Comment présenter votre travail à un agent ou une agente?
N’oubliez pas que ce que vous sollicitez est une relation d’affaires et il y a une certaine éthique à respecter à cet égard, comme pour tout autre contexte similaire.   Premièrement, il est poli de demander si la personne sollicite une nouvelle clientèle, ce qui n’est pas toujours le cas.
Des tactiques du type simple message qui dit seulement « toi et moi nous sommes faits l’un pour l’autre » accompagné d’une adresse web peuvent sembler louches et donner   la vague impression d’un soir de déprime sur Réseau-Contact.
Ce n’est pas parce qu’une personne a accepté votre demande sur un réseau social qu’elle se précipite pour aller voir votre portefolio en ligne.  
Sollicitez un agent de la même manière que vous solliciteriez un employeur. Soyez conscient que la personne que vous contactez a probablement un horaire chargé et qu’elle est sollicitée à maintes reprises par des personnes souvent aussi talentueuses et motivées que vous. Soyez clairs, soyez précis. Présentez-vous et exprimez clairement ce que vous voulez. Ne demandez pas à l’agent d’avoir à vous chercher pour voir votre travail. Fournissez des liens directs ou des photos et des informations précises et succinctes qui n’auront pas besoin d’être téléchargées au préalable. Le courriel sera le moyen de transmission privilégié, car il permettra à la personne de regarder au moment qui lui conviendra. Si vous devez absolument utiliser le téléphone, respectez les heures normales d’affaires. Finalement, si vous êtes à la recherche d’une association à long terme, essayez de voir si l’agent en question semble avoir des affinités avec vous, par le biais des projets qu’il ou elle a réalisés et par le biais des artistes qu’il ou elle représente. 

Quelles sont vos alternatives?
Comme je le mentionnais au début, peu d’artistes auront au cours de leur vie à se prévaloir des services d’un agent ou d’une agente. L’important, que vous ayez un agent ou non, est d’être en contrôle de votre carrière et d’avoir des objectifs relativement clairs. Informez-vous, soyez en contact avec d’autres artistes, galeristes et professionnels des arts visuels. Construisez-vous une banque de contacts. Il y a aussi des formations qui ont pour but de vous aider à mieux porter tous les chapeaux requis pour le métier et vous pouvez toujours avoir recours à de l’aider professionnelle ponctuelle. Bref, prenez votre destin en main. N’attendez pas d’être sauvés. Le métier d’artiste est un métier difficile, mais pour qui a le feu sacré, il a beaucoup à offrir.

Photo: Chapoleone, 2014

Le succès d’un artiste. Non, ceci n’est pas une pipe.

René Magritte, La trahison des images, 1929

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Quand je rencontre un artiste pour la première fois, il me parle le plus souvent de ces deux rêves: celui d’être un jour reconnu pour son art et celui de pouvoir en vivre.  Quelques uns espèrent aussi être « découverts ».  Qu’un agent ou une galerie les prenne en charge et les porte aux nues.  J’aimerais bien pouvoir promettre ce succès.  S’il n’en tenait qu’à moi, un bon nombre d’entre vous seriez déjà riches et célèbres avec mention spéciale dans les ouvrages d’histoire de l’art!

Il y a peu d’agents dans le domaine des arts visuels et ils ont le plus souvent peu ou pas rapport avec ce qu’on appelle un impresario.  Plusieurs de ses agents proposent d’être des intermédiaires pour la vente de vos tableaux, à l’instar de plusieurs galeristes.  D’autres vous proposeront aussi de vous épauler dans le développement de votre carrière.  Ce qui est plus rare.  Cette activité à elle seule garantit difficilement la rentabilité à court terme.  Et il faut manger.  D’autres fins finauds à l’esprit hollywoodien vous promettront la gloire sans effort si vous remettez votre sort (et vos tableaux) entre leurs mains.  Le métier n’est pas réglementé.  Il n’existe aucun contrôle sur qui peut l’exercer. Il importe d’être vigilant.  Tout au long de votre carrière, vous serez confrontés au chant des sirènes: la visibilité, la gloire, les toiles qui se vendent à gros prix ou tout simplement la reconnaissance de la critique.  Au risque d’être rabat-joie, je vous dirais que tout s’acquiert en grande partie par le travail et avec le temps. Ce qui n’exclut pas une bonne stratégie.   Je soupçonne qu’être la saveur du mois ou le « one-hit wonder » ne fait pas partie de votre plan.  Apprenez à détecter les charlatans.

C’est avec mon père que j’ai appris à faire des affaires. À son contact, j’ai compris qu’il y avait deux types de vendeurs :

Celui qui nous fait miroiter la lune et nous vend à gros prix ce dont nous n’avons pas vraiment besoin. Ce genre de vendeur s’enrichit souvent rapidement, mais entre vous et moi, on y va une fois et la plupart du temps, on n’y retourne pas.

Le deuxième type prendra le temps de vous écouter et vous conseillera un produit qui devrait répondre à votre besoin. Sans plus. Vous aurez envie d’y retourner, parce que vous lui faites confiance. Ce genre de vendeur bâtira son succès lentement, mais sûrement.

J’ai choisi de croire qu’il  est possible de survivre à un monde capitaliste et individualiste en conservant ses valeurs et sans être une victime. De plus, je crois que le succès n’est pas uniquement une question d’argent, ni de visibilité. Il est ancré à notre définition du bonheur et de notre estime de soi. Aimez-vous ce que vous voyez dans le miroir chaque matin? Êtes-vous heureux? Pouvez-vous affirmer que vous agissez conformément à vos valeurs, vos idéaux, votre plan de vie?  Accomplissez-vous vos rêves?

Mon père a eu une bonne vie, quoique trop courte, avec, comme la plupart du monde, son lot de difficultés. Lorsqu’il est mort, l’église était pleine à craquer de gens tristes de le voir partir, dont un très grand nombre de clients et de collègues de travail.  À ce moment précis, j’ai décidé ce que voulait dire pour moi réussir.  Ça déborde largement le cadre du travail.

En tant qu’artiste, comme tout le monde, vous devrez tôt ou tard répondre à cette question, ainsi qu’à plusieurs autres, notamment:

Quelle sorte d’artiste êtes-vous?

Quels sont vos objectifs de carrière?

Quelles sont les valeurs qui vous motivent à poursuivre cette voie?

Quelle quantité d’efforts êtes-vous en mesure de fournir?

De quelle sorte d’aide avez-vous besoin?

Au moment de vous lancer, regardez-vous sans fard. Qui êtes-vous, que voulez-vous devenir et qui sont les gens qui apprécient votre art? Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise voie. Il y a des artistes de recherche qui ont une approche plus intellectuelle et qui font avancer notre conception de l’art.  À l’opposé, certains feront de l’art dit « décoratif ». Ils apportent la joie. Ils sont des marchands de bonheur en quelque sorte. Entre les deux, des tas de nuances. Des artistes qui cherchent, qui réfléchissent et qui communiquent un message, mais  qui veulent aussi être vus, reconnus, compris. L’art est une communication et il y a plusieurs langages possibles.  Seulement vous pouvez déterminer les critères de votre succès et c’est sur eux que vous devriez construire votre plan de carrière.

La seule vraie définition du succès est la vôtre et une des seules façons d’y arriver est… l’effort. On dit qu’un artiste qui réussit c’est 15 % de talent et 85 % d’effort. On peut argumenter sur le pourcentage, mais tout de même. No such thing as a free lunch.  Plusieurs croient que les artistes sont des rêveurs oisifs. Ceux et celles qui réussissent sont en fait des bourreaux de travail. Ils sont animés d’une passion qu’on voit rarement dans d’autres domaines. Être artiste n’est pas un simple boulot. C’est un état d’être. L’esprit tourne constamment. Il ne se met pas à « off » le vendredi soir.  Si l’artiste travaille fort, réussira-t’il pour autant?  S’il réussit, sera-t’il riche pour autant?  Pas toujours.

Qui plus est, faites-vous vraiment de l’art pour être riche? Il y a certes, des métiers plus lucratifs. Est-ce que le succès d’un artiste s’évalue au nombre de toiles vendues ou à la qualité de son art et de son message?  Cela dit, il vous faut gagner votre vie. Le profit que vous tirerez de vos activités artistiques (ou souvent autres) déterminera votre durée. Être artiste, c’est être entrepreneur. Des entrepreneurs sincères et honnêtes, ça existe. Il faut arrêter d’avoir peur de l’argent.  Vous pouvez tirer profit de votre art et parfois même en vivre  sans perdre votre âme nécessairement.  Il vous faudra peut-être aussi (et fort probablement) gagner votre vie autrement.  Parfois il vaut mieux séparer art et argent comme le suggère Éric Bolduc dans un de ses conseils pour jeunes artistes (voir plus bas).

Finalement, voulez-vous vraiment confier la direction de votre carrière à quelqu’un d’autre?  À mon avis, c’est la pire des tentations à laquelle vous devrez résister.  Ce serait tellement plus facile de vous défaire de cette responsabilité, non?  Tout au long de votre parcours, vous aurez certainement besoin de l’aide de plusieurs personnes, que ce soit pour votre comptabilité, pour votre mise en marché, pour vos relations de presse ou pour la gestion de vos droits d’auteur.  Peu importe l’aide que vous irez chercher, gardez toujours la main sur le gouvernail, car seul vous pouvez décider de la destination.

Je vous présente ici, avec la permission de l’auteur, cet excellent texte qui fait écho à mon propos.  Il existe 9 de ces conseils que je vous inviterai prochainement à découvrir ici dans le désordre.  Pour ceux et celles qui aiment prendre de l’avance, ils sont tous disponibles sur le site de ratsdeville.  Voici donc le conseil no. 8.

Conseil no 8 : vivre avec (et non de) son art

Dans tous les domaines, on pourrait plaider l’attitude de ne pas prendre pour acquis quoi que ce soit. À chaque instant, il est possible que tout vacille d’un coup et que notre occupation d’aujourd’hui ne puisse nous assurer le revenu de demain. Une pratique artistique nous incite souvent à cultiver cette perspective activement. Toute stabilité relative est précaire, surtout le succès d’une production artistique d’un point de vue de marchandise. Même lorsque ça marche, on ne peut pas compter là-dessus pour vivre.

Il y a des exceptions qui confirment la règle, des artistes qui se consacrent uniquement à la production d’œuvres qui sont vendues et leur rapportent une certaine rente, mais à quel prix ? J’entends par prix le nombre d’heures dévouées à la production, les matériaux, le loyer et tout le travail administratif qui vient avec la pratique, les demandes de sub, la documentation, le démarchage auprès de la clientèle, les investissements divers, voire l’éducation. Avec tous les bons éléments en place et un peu de chance, même l’artiste « qui réussit » gagne à cultiver des aptitudes et compétences parallèles à son art.

(Suite)