Entrevue Blackburn Podcast

Le 8 janvier dernier, j’ai eu le grand plaisir d’être l’invitée de Pierre Blackburn à son émission Blackburn Podcast réalisée par Éric Mailhot.  Nous avons discuté principalement de la situation des artistes visuels au Québec. Vous pouvez voir l’entrevue dans son intégralité ici. Merci à la Galerie Lounge TD pour nous avoir accueillis.  Les photos sont de Valérie Provost, photographe.

Portrait par Valerie Provost_2016

 

Comment déterminer le prix de vos oeuvres

Une des questions qu’on me pose le plus souvent est comment fixer le prix de ses oeuvres.  Il n’est pas toujours facile de déterminer ce prix  car il dépend de plusieurs facteurs, certains sont objectifs, d’autres plus subjectifs. Bien que le coût de vos matériaux ainsi que le temps consacré à la création soient un bon point de départ, ils ne suffisent pas.  Le prix d’une oeuvre d’art ne se calcule pas comme celui de produits de consommation communs.  Il est aussi fortement influencé par ce petit quelque chose appelé désir.  Bien au-delà de l’agencement idéal avec la couleur du sofa, les facteurs qui motivent l’achat d’une oeuvre sont le plus souvent émotifs.  Votre acheteur a un coup de foudre.  Pour certains, il s’agit en plus d’un investissement.  Vous devez convaincre cet acheteur de votre potentiel et de votre désir de perdurer dans le milieu afin qu’il puisse envisager un retour intéressant à long terme sur son investissement.  Un autre fait signifiant et souvent ignoré dans l’équation, c’est l’image que l’acheteur projette de lui-même par cet achat.  L’acquisition d’une oeuvre d’un artiste très connu par exemple peut à ses yeux confirmer sa réussite et son prestige.  Pour un autre, il s’agira d’afficher son audace ou son bon goût. Ayez ces éléments en tête lorsque vous faites votre vente.

Les principaux critères qui influent sur le prix d’une oeuvre:

  • Le coûtant (matériaux, local, assurances, etc. et votre temps à un taux horaire raisonnable).
  • La technique utilisée (un dessin sera traditionnellement moins cher qu’une toile peinte).
  • Le format de l’oeuvre.
  • Votre expérience et votre renommée en tant qu’artiste, votre formation, le nombre d’expositions solos et collectives à votre actif, si vous avez exposé seulement localement où à divers endroits dans le monde, si vous avez fait l’objet d’articles, de reportages ou si même des monographies existent sur votre travail.
  • L’historique de vos ventes antérieures.
  • Le marché dans lequel vous évoluez.

Il est toujours pertinent de faire la liste des coûts de votre production : votre espace de travail, le matériel, votre mise en marché, le prix lié au transport, à l’emballage et à l’exposition des oeuvres, etc.  Vous devriez aussi considérer vos heures de travail et vous allouer un taux horaire raisonnable.  Vous aurez ainsi une idée plus précise de ce qu’il vous en coûte pour produire une oeuvre.  Si votre technique nécessite beaucoup d’heures, vous constaterez qu’il est fort difficile de vendre de façon à ne pas essuyer de pertes.  Essayez, autant que faire se peut, de couvrir au moins le prix de vos matériaux.  Il ne s’agit pas d’avoir des visées matérialistes, mais bien d’assurer minimalement la continuation de votre production à moyen et long terme.  Avoir une bonne idée de ce qu’il vous en coûte vous aidera aussi à défendre vos prix.  Vos frais d’opération peuvent d’ailleurs être déduits de vos revenus de travailleur autonome lors de la production de votre déclaration de revenus.  Conservez précieusement tous vos reçus.

Une autre façon de déterminer le prix de vos oeuvres est d’établir une liste de comparables. Voyez quels sont les prix chargés par les artistes qui ont un peu le même style, la même technique et la même expérience que vous. Pour ce faire, vous devrez vous informer du marché, visiter les galeries, les foires, les symposiums.  Pour le marché commercial, il existe aussi quelques répertoires où les artistes sont classés par style et par nombre d’années d’expérience.

Vous voudrez également être conséquents dans vos prix – toutes les oeuvres d’un même format et d’un même médium devraient être au même prix – sauf exception.  En aucun cas des critères subjectifs devraient entrer en ligne de compte (celle-ci est plus belle que celle-là ou m’a demandé plus d’efforts).  Lorsqu’une oeuvre s’avère déterminante dans votre démarche, qu’elle est exposée dans un lieu prestigieux ou remporte un prix, ou que vous avez tout simplement du mal à vous en départir, il peut être pertinent de la retirer de la vente pour la conserver dans votre collection personnelle plutôt que de lui attribuer un prix plus élevé que le reste de vos oeuvres.

Essayez de respecter le marché dans lequel vous vous trouvez.  Des prix trop bas déprécient votre travail et sabotent aussi le travail des autres artistes de votre catégorie.  Des prix trop hauts vous feront paraître arrogants ou ignorants.  Vous devez être constants dans vos prix.   Il est préférable de commencer un peu moins cher et de monter graduellement que d’avoir à descendre vos prix.  Évitez les ventes au rabais, bien qu’elles peuvent être tentantes en période difficile.  La cote s’établit sur le long terme et pensez tout de suite à en prendre soin.  Une croissance tranquille et constante est préférable aux hésitations.  Il se peut que vous ayez des ajustements à faire à certains moments.  Si vous ne réussissez pas à vendre, peut-être vos prix sont-ils trop hauts.   Si vous ne réussissez pas à répondre à la demande, c’est probablement que vous pouvez augmenter vos prix.

Une fois vos prix établis et testés, augmentez-les graduellement au fil du temps.  Appliquez au moins  le taux d’inflation à chaque année et augmentez aussi lorsque surviennent des événements marquants à votre carrière comme l’obtention d’une bourse ou d’un prix prestigieux, une exposition dans un musée, etc.

Vous devez donc prendre en compte le marché dans lequel vous évoluez.  Ainsi, vous aurez probablement aussi à ajuster vos prix lorsque votre marché prendra de l’ampleur.  Les prix moyens des oeuvres ne sont pas les mêmes à Montréal et à New York ou à Paris par exemple.  Il se peut que lorsque vous serez représentés à l’étranger, vous ayez à ajuster vos prix à la hausse et ce, partout.  Une représentation à l’extérieur du pays ajoute à la reconnaissance de votre travail et vous voulez aussi que la même toile soit vendue le même prix partout.   C’est encore plus pertinent  si vous vendez aussi par internet.

Finalement, la fixation des prix de vos oeuvres est une étape importante qui requiert une certaine recherche et réflexion, mais c’est une étape essentielle sur laquelle reposera votre mise en marché.  Prenez le temps qu’il faut et n’hésitez pas à demander conseil si nécessaire.

Crédit photo: Ben Earwicker

Marcher vers l’autre : L’importance de la démarche artistique.

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O Pensador - Estudo de Carlos Botelho

O Pensador – Étude de Carlos Botelho, 2003

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Démarche:

n.f.  Manière de marcher. Manière d’agir.  Manière de progresser.

La démarche pour l’artiste vient éclairer sur sa façon d’avancer vers nous.  Sur ce qu’il ou elle a à dire, sur ça façon d’interroger le monde et sur sa façon de le communiquer.

Les objections courantes:

Bien des artistes sont rebutés par l’idée d’exprimer en mots ce qu’ils essaient de faire en images.  Est-il vraiment nécessaire d’expliquer?  Le spectateur ne devrait-il pas se laisser guider par sa propre perception?  Oui et non.  On pourrait voir le texte de démarche comme une introduction ou un guide.  Ce qui est nouveau ou étranger peut parfois échapper à la compréhension.  La démarche permet d’engager cette conversation avec l’autre.  Amener l’autre à entrer dans notre univers créatif.  Nul besoin de tout expliquer.  Il faut en effet laisser sa part de réflexion et d’extase à celui ou celle qui regarde.

Bien des artistes diront aussi que leur art est insufflé par l’émotion et ne devrait en aucun cas être rationalisé.  L’artiste selon moi gagne toutefois à  faire l’effort de rationaliser sa démarche, ne serait-ce que pour aider à la progression de son art.  Tout comme dans la vie, nos émotions peuvent parfois nous enfermer en nous-mêmes et nous empêcher d’avancer en s’imposant à nous sans cesse de la même façon.  Les émotions deviennent un moteur essentiel de création lorsque nous faisons l’effort de les comprendre.  Il ne s’agit pas de les étouffer, bien au contraire, mais de nous propulser à travers elles.

 À quoi peut bien servir une démarche?

C’est d’abord un outil de travail précieux.   Elle permet à l’artiste de clarifier et faire avancer sa réflexion.  Elle peut être issue d’une introspection personnelle.  Qu’est-ce que je veux dire? D’où viennent ces thèmes qui m’obsèdent, quelle est leur signification pour moi?  Il peut être intéressant d’aller voir ce que d’autres ont dit à propos de vos thèmes, chercher du côté des citations, de la signification symbolique et aussi du côté du travail d’autres artistes.  Cherchez votre inspiration là où votre instinct vous guide.  Votre intérêt peut se situer à plusieurs niveaux: politique, social, psychologique, philosophique, etc.  Il peut être principalement esthétique.

Dans tous les cas, vous devez définir au moins pour vous-même ce que vous voulez communiquer aux autres par votre art.  Il est intéressant aussi de définir vos influences, votre place par rapport aux artistes ou courants qui vous ont marqué.  Il est bien sûr de mise de parler de votre processus créateur, votre exploration technique, l’utilisation que vous faites des médiums et de vos préoccupations esthétiques.  Soyez curieux du travail des autres.  Discutez de votre démarche avec eux.  C’est souvent le meilleur moyen de faire avancer votre réflexion.

Votre texte devrait être révisé régulièrement, parce que le travail de création peut parfois évoluer rapidement.  Une situation bien désarmante  pour un jury que d’être confronté à une démarche intéressante et à des oeuvres qui le sont autant sans pouvoir faire le lien entre les deux.  Vous voudrez probablement aussi l’adapter à différents contextes, en fonction des gens à qui vous vous adressez.  Insistez aussi sur ce qui vous distingue.  Un peintre qui dit peindre parce que ça lui permet de s’exprimer ou parce qu’il aime la couleur n’attirera pas particulièrement l’attention.  Finalement, il faut distinguer le texte de démarche de votre notice biographique.  Il parle plus de votre travail que de vous.  Nul besoin de revenir sur votre parcours.  Le texte de démarche est une création en soit.  Il est aussi le reflet de ce que vous êtes et de votre style.  Soyez sincères.  Si un style plus poétique ou intellectuel est acceptable dans le contexte, il n’est cependant pas du tout obligatoire.  Soyez vous-mêmes et surtout concis et clairs.

Le texte de démarche constitue aussi un élément incontournable de la mise en marché et de la mise en valeur du travail de l’artiste.

Chaque fois que l’artiste est confronté à un processus de sélection, que ce soit pour un prix, une bourse ou pour une exposition, il devra fournir un texte de démarche.  Qu’on le veuille ou non, il est pratiquement incontournable.  Il donne crédibilité et sérieux à votre travail.  Il en facilite la compréhension.

Le texte de démarche sert aussi à présenter et mettre en valeur votre travail au public – lors d’une exposition, par exemple.  Il vous aidera aussi à mieux répondre aux demandes des médias.  Il guide le spectateur vers une compréhension plus sentie et plus approfondie de ce qui est montré.  Il lui permet de se sentir concerné et de développer son propre jugement ainsi que sa propre expérience de l’oeuvre.  Si vous souhaitez qu’on se penche sur votre travail, votre démarche doit susciter intérêt et curiosité.

Je vous laisse avec un autre excellent texte d’Éric Bolduc où il fait part de quelques trucs de son cru pour l’élaboration d’une démarche artistique.  La totalité de ses conseils aux jeunes artistes est disponible sur ratsdeville.

©Éric Bolduc

Conseil no 1 : rédiger sa démarche artistique

Une des premières choses à faire pour s’établir en tant qu’artiste est de trouver sa pratique, de comprendre ce que l’on fait, de le décrire et surtout de l’écrire. C’est la démarche artistique que bien peu d’entre nous aiment élaborer. Il semble que de vendre sa propre salade n’est pas une activité naturelle, on se trouve prétentieux ou encore, on ne trouve pas les mots .. C’est de l’art visuel, pas de la littérature ! La réalité est qu’une démarche artistique constitue la base pour se vendre. C’est grâce à ce groupe de phrases relativement cohérentes que nous pouvons faire le pont entre l’auditoire et les œuvres que nous créons, surtout lorsqu’il s’agit de faire des demandes auprès de galeries, proposer un projet pour un concours ou pour annoncer une exposition, se positionner au sein d’un groupe ou collectif artistique, etc.

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